Cité En passant Théâtre de Cornouaille

POUVONS-NOUS AVOIR CONFIANCE EN NOTRE INTIME CONVICTION ?

14 avril 2014

C’est la question que je me suis posée en assistant à “Please, Continue (Hamlet)”.

Jeudi dernier au Théâtre de Cornouaille à Quimper.

ladyblogue-intime-coniction-please-hamlet (7)J’avais très envie d’aller voir cette pièce. Le pitch : l’histoire d’un jeune homme qui tue le père de sa petite amie. Elle l’accuse de meurtre. Il dit que c’est un accident. Une histoire banale. Mais c’est le traitement du sujet qui m’intéressait. La pièce nous plonge dans l’univers du procès, et originalité : seules trois personnes sont de véritables comédiens. Les autres – toute la “partie justice” – sont  de véritables professionnels de la profession de Quimper et des environs.

Car à chaque pièce, à chaque ville, Yan Duyvendak et Roger Bernat, les concepteurs de ce spectacle-procès – font appel à des professionnels judiciaires de la région. Et à chaque procès, à chaque ville le résultat, le dénouement, le verdict est différent.

Ce soir-là, il y avait Samuel Lainé (Président), Sylvie Curiel-Malville (avocat général), Me Stéphane Citharel (avocat du prévenu), Me Marie-Thérèse Miossec (avocate de la défense), Marguerite-Marie Le Jollec (huissier) et docteur Jean-Paul Baranger (expert-psychiatre).

ladyblogue-intime-coniction-please-hamlet (8)Yan Duyvendak et Roger Bernat leur ont fourni un dossier d’instruction (que nous, spectateurs avons eu exceptionnellement entre les mains) et à partir de ce dossier, chacun des professionnels a bûché, bénévolement, et préparé ce procès comme n’importe quel autre procès. Aucune répétition, ni entre eux, ni avec les acteurs. Chacune de leur phrase, chacune de leur intervention, chacune des plaidoiries… est bien réelle. Et les réponses des 3 comédiens également. Ces derniers doivent connaitre l’histoire sur le bout des ongles, savoir exactement ce qu’ils doivent répondre si on leur pose telle ou telle question. Pour les comédiens comme pour les autres, c’est une véritable prouesse, une performance incroyable.

Pour des raisons de confidentialité, le dossier d’instruction s’appuie sur un cas réel mais aussi sur l’histoire du meurtre de Polonuis que l’on retrouve dans Hamlet de Shakespeare. Il y a donc mélange d’une histoire avec un petit h et d’une histoire avec un grand H. Il y a mélange d’une histoire de 1600 et une histoire de 2014. L’intemporalité du sujet, des jugements.

Me voilà donc à l’audience. Le spectacle-procès a lieu au dernier étage du théâtre.  Mise en scène d’un vrai tribunal. Le Président prend la parole. Le spectacle commence.

Mais en fait, non. Tout au long de la soirée, je me dis que je n’assiste pas à un spectacle. C’est très curieux. Je suis plongée dans cette audience “fictive” et elle me rappelle une audience “réelle” que j’ai suivi il y a quelques années à Paris. C’était aussi une histoire de meurtre. Deux hommes, une engueulade un soir de beuverie, un avait pris son fusil et pan ! il avait tué son pote.

J’avais l’impression de revivre la même chose. Rien de différent.  Je découvrais cette histoire tristement banale, de ces trois personnes (le prévenu, sa mère et la fille de la victime (Claire Delaporte : excellente comédienne) dont la vie bascule en une fraction de seconde.


ladyblogue-intime-coniction-please-hamlet (11)Ce spectacle-procès m’a énormément dérouté. A plusieurs niveaux. Tout d’abord, le déroulement même du procès. Cette “mise en scène” qui fait que les participants  sont cadrés, dépouillés de leurs âmes. L’accusé, la partie civile, le témoin, tous doivent s’adresser – et uniquement s’adresser – au président de l’audience. Un dialogue, un échange entre un et un. Et nous, spectateurs, on est là, à les écouter, les regarder. La sensation d’être témoin d’un échange intime, secret, privé. Toute cette froideur mécanique, ces vies décortiquées, ces cerveaux exhumés… On assiste impudiquement à tout ça. J’ai presque l’impression de ne pas être à ma place. C’est très violent. Je détesterais plus que tout d’être disséquée ainsi aux yeux et aux oreilles de tous.

Et puis j’ai été frappée par le paradoxe du jeu théâtral. Où est la ligne ? Où est la limite ? Surprise de ce lien. Le lien entre justice et théâtre. Déroutant, voire désarmant. Les avocats jouent comme des acteurs le feraient, les vrais acteurs deviennent des “vrais gens”. Il y a ce mélange entre vérité et mensonge, entre réel et irréel. Qui joue ? Qui est vraiment ?

Et enfin, le verdict, la sentence. Jeudi soir, c’était la 69e représentation de “Please, Continue (Hamlet)”. Et ils en étaient à moitié-moitié d’acquittements et de condamnations. Le verdict est aussi aléatoire que la vie. Selon sur qui on “tombe”, selon qui nous défend, selon qui nous écoute, selon qui nous juge, nos vies peuvent basculer d’un côté… ou de l’autre. Aucune exactitude, rien que de l’hypothétique. La justice est imparfaite. 

Comme dans la vie. Nous sommes ou nous ne sommes pas aux yeux de l’Autre. Le jugement, judiciaire ou autre, est arbitraire. On le sait tous. Mais cela prend un poids, une conscience différente lorsque, au sein d’un procès, on doit juger de la vie d’une personne.

La question est posée : “Pensez-vous que untel a tué volontairement untel ? Quelle est votre intime conviction ?”.

ladyblogue-intime-coniction-please-hamlet (4)Notre intime conviction. Même intime, elle restera subjective. Les 8 jurés qui ont été tirés au sort à l’issue de l’audience ont dû trancher.  A Quimper, la veille, le prévenu a été acquitté. Le lendemain, ce jeudi 10 avril, le prévenu a pris 5 ans. Sur toutes les représentations, les verdicts ont été différents, passant de l’acquittement, à des peines d’emprisonnement de 1 à 12 ans. Je répète : de l’acquittement jusqu’à 12 ans de prison. Peut-être les jurés de jeudi ont-ils eu raison. Ou pas. Chose troublante, ils n’auront aucun compte à rendre…

Pour ma part, j’aurais acquitté le jeune homme. Pas de preuves suffisantes de l’aspect volontaire du meurtre. J’ai penché pour l’accident. Peut-être ai-je raison. Peut-être ai-je tort.

Pouvons-nous avoir confiance en notre intime conviction ? Ou, au contraire, devons-nous en avoir peur ?

Nous sommes sur le fil. Toujours sur ce putain de fil.

 

Code de procédure pénale – Article 353
Avant que la cour d’assises se retire, le président donne lecture de l’instruction suivante, qui est, en outre, affichée en gros caractères, dans le lieu le plus apparent de la chambre des délibérations :

” Sous réserve de l’exigence de motivation de la décision, la loi ne demande pas compte à chacun des juges et jurés composant la cour d’assises des moyens par lesquels ils se sont convaincus, elle ne leur prescrit pas de règles desquelles ils doivent faire particulièrement dépendre la plénitude et la suffisance d’une preuve ; elle leur prescrit de s’interroger eux-mêmes dans le silence et le recueillement et de chercher, dans la sincérité de leur conscience, quelle impression ont faite, sur leur raison, les preuves rapportées contre l’accusé, et les moyens de sa défense.
La loi ne leur fait que cette seule question, qui renferme toute la mesure de leurs devoirs : ” Avez-vous une intime conviction ? “. ”

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3 Comments

  • Reply TheCelinette 14 avril 2014 at 7 h 38 min

    La pièce à l’air passionnante !

    Quant à la très bonne question que tu poses dans ton titre, j’ajouterai une nuance. Qu’est-ce que tu entends par “intime conviction”? On ne peu pas par exemple y associer le mot intuition. L’intuition se distingue de l’analyse. Elle est rapide, spontanée. Dès que l’on a des éléments nous permettant de procéder à un début d’analyse, on est dans l’analyse et non dans l’intuition.

    C’est pourquoi les intuitifs qui collaborent avec la police ou des services de renseignements travaillent généralement en aveugle. Parce que dès que tu as des informations c’est inévitable tu analyses.

    Il m’arrive de faire des voyances (je ne suis pas une pro) mes meilleurs résultats souvent ont toujours été quand je n’avais pas d’indications sur la situation. C’est là que j’ai obtenu des descriptifs très précis de situation (présente ou à venir), ou de personnalités. Je demande juste la thématique pro / perso et je travaille sans support (pas de cartes ni autre accessoire). Car c’est là au creux du vide que tu as le plus de facilité à t’extraire de l’analyse pour ne coucher sur papier que ton intime conviction.

  • Reply Marie 14 avril 2014 at 8 h 08 min

    Etrange et intéressante expérience !

  • Reply Thevenin 14 avril 2014 at 9 h 31 min

    Très envie de voir la pièce…
    Mais pour répondre à votre question :
    on a envoyé trop d’innocents à l’échafaud pour faire confiance à notre intime conviction, non ?

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