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UNE MARAUDE A QUIMPER AVEC LE SAMU SOCIAL // L’humeur de Ladyblogue #13 pour Ouest-France

23 janvier 2013

Maraude : Une maraude consiste à aller dans la rue, à la rencontre de personnes sans abri pour leur apporter de l’aide matérielle et morale. Les volontaires proposent café, thé, collation, produits de première nécessité, mais surtout partagent un moment avec les sans-abris, tentant de leur redonner à chacun confiance et dignité.

 

Je suis prête à partir. Michel Loyer (Président de l’Union Locale de la Croix Rouge de Quimper) m’a donné RDV à 20 h 30. Il m’avait envoyé un mail où il me proposait de venir avec lui et son équipe pour une maraude suite à lecture d’un de mes billets pour Ouest-France. Peut-être aussi parce que j’avais été nominée par le journal « personnalité de l’année 2012 » aux côtés d’autres personnalités dont Hervé Bourdoulous, responsable du Samu social à Quimper.

Je m’équipe. Il fait froid dehors. Je prévois les couches de vêtements. Cinq épaisseurs, mon blouson, un foulard, mes mitaines, deux paires de chaussettes. Je laisse ma voiture à la gare, la maraude finissait là, c’était donc plus simple pour « après ».

Je prends la direction du centre historique, je longe les quais, rue Amiral de Kerguelen. Il fait nuit, peu de monde dans les rues. En face, devant moi, j’aperçois un homme les cheveux en bataille, sac à dos avec deux chiens. Je sais que nous allons au même endroit. C’est évident. Arrivé à la Société Générale, il tourne à droite. Je le suis.

20 h 15 – Place Saint-Corentin

Je les vois qui arrivent. Une bonne quinzaine et quatre ou cinq chiens. Le camion n’est pas encore là. Ils vont s’installer sur les marches devant l’Hôtel de Ville. Je m’assois quelques instants sur un muret devant la pharmacie, et puis je me dis que c’est con. Il y a eux là-bas qui attendent le camion du Samu social et il y a moi ici qui attends le camion du Samu social. Eux. Moi. Je me lève et me dirige vers la mairie.

(Et s’ils m’envoient chier ?)

Je sais qu’ils me regardent arriver, certains se retournent.

– Vous attendez le camion ?

– Ouais… Toi aussi ?

– Oui, je viens filer un coup de main. Je me disais que c’était con d’attendre chacun de son côté, je peux me joindre à vous ?

– Ouais bien sûr.

Je m’assois sur la pierre et j’attends avec eux. À partir de ce moment-là, nous sommes ensemble.

20 h 35 – Place Saint-Corentin

Le camion arrive.

C’est con, mais j’ai le cœur qui bat plus vite que la normale. L’équipe sort du camion, j’identifie immédiatement Michel Loyer, chef d’équipe. Nous nous saluons, il a l’air étonné en me voyant. Dans la soirée, il m’avouera avoir été surpris de me trouver « avec eux ».

Je n’avais pas accepté cette maraude pour être hors champ, pour être « comme au cinéma » ou devant un reportage de Zone Interdite. J’étais là pour ÊTRE là, vraiment là. Mélangée à eux, pas au-dessus, mais à côté.

Michel me donne ma veste Croix Rouge. Je l’enfile et me sens presque imposteur. Je suis là avec cette veste, qui donne comme une importance sociale, un état de « bienfaisante », mais quoi ? Et puis je me dis que ça fait partie du rituel, que c’est obligé, que c’est « comme ça ».

L’équipe sort une petite table de camping et le ravitaillement. De la soupe et de quoi préparer des boissons chaudes : chocolat, lait, café. Tout en poudre, à délayer avec de l’eau. Pendant ce temps, les bonjours volent. On se serre la main. Tiens salut, comment tu vas ? Dis donc, ça fait au moins un mois que je ne t’ai pas vu, t’étais passé où ?

Michel fait le tour, relève tous les prénoms – que les prénoms – et note le nombre d’hommes et de femmes.

La distribution commence. Tous ou presque prennent une soupe. « Pour réchauffer les mains. » Deux personnes préparent la distribution des sacs dans lesquels se trouvent sandwichs, pain, bananes, fruits. De quoi tenir encore un peu.

Tout le monde est là dans la bonne humeur. Ce rendez-vous fait presque penser à une réunion entre copains. On déconne, on sert des cafés : « 1 ou 2 sucres ? », on se raconte nos vies.

Un homme demande un blouson. Michel fouille dans le camion et lui en donne un.

C’est C. qui m’approche le premier. Un bonnet péruvien vissé sur la tête, un gros pull en laine, il est accompagné de sa chienne. Il me raconte ses mésaventures avec un café de la ville qui a refusé de le servir, malgré des pièces en poche. Évidemment, c’est sa version. Je ne cherche pas à en savoir plus, je le laisse me parler. Il sourit, je souris, on échange des futilités et des banalités qui ne restent que des banalités pour des personnes qui ne creusent pas plus loin.

Je l’écoute. Il m’écoute. Au bout d’un moment, il me demande mes coordonnées, si jamais on pouvait se revoir. Je lui réponds par une pirouette habile qu’il comprend avec le sourire. Il me demande aussi si je suis sur Facebook. « Pourquoi ? Tu es sur Facebook toi ? » Ouais. Il est sur Facebook. Ce mec pionce dans son camion, galère, joue de la musique dans la rue pour se faire un peu de blé et est sur Facebook.

Michel me dit que c’est un soir calme. C’est vrai. Les gars sont plutôt cools – dans le sens « pas bourrés » – et les chiens sont gentils, voir même mignons.

On plie bagage. Tout le monde se dit au revoir, merci et à demain.

À demain car exceptionnellement il y aura maraude aussi le lendemain. Normalement en hiver, c’est le mardi, le jeudi, le vendredi et le dimanche. Là, la météo s’annonce froide et le préfet a donné son accord. Il y aura aussi maraude mercredi soir.

On monte dans le camion. Je dis au revoir à C. et à tous les autres.

Direction Locmaria.

21 h 40 – Quartier de Locmaria

En allant à Locmaria, on observe les banques, pour voir si certains ne s’y sont pas installer pour avoir chaud. On ne trouve personne.

Arrivés sur place, juste devant le jardin du Prieuré, le jardin botanique, je sens qu’on monte d’un cran. Les silhouettes sont plus abîmées, plus titubantes. Et puis, on change d’environnement. La place Saint-Corentin, ses bâtiments classés, le musée, la mairie, ses boutiques… laissent place aux murs de pierres dégarnies, au parking sombre et aux réverbères jaunis.

Ils ne sont pas nombreux. Ils ont presque tous bu. Une femme d’une trentaine d’année est complètement carbone. Nous rions quand même à ses phrases. « Où est le Père Dodu ? » Là encore, malgré tout, la bonne humeur fait légion.

C’est ici que Michel Loyer et moi commençons vraiment à discuter. Je lui demande pourquoi il m’a envoyé ce mail. Je me doutais de sa réponse et effectivement je ne m’étais pas trompée. C’est à cause de/grâce à ce billet dans Ouest-France… Pour savoir si ce que j’avais écrit venait du cœur ou si je l’avais écrit, dixit Michel, « sous des airs un peu bobos, en me resservant une tranche de foie gras ».

Sa pensée est légitime, il ne me connaît pas. Évidemment j’aurais pu faire partie de ces gens-là. La misère pour se donner comme unique bonne conscience juste le fait d’en parler. Ce n’est pas moi et je sais, je sens, que Michel, à la fin de cette soirée, a vu que non, je n’étais pas comme ça. Je suis trop réceptive, trop émotive, trop entière pour ça. J’ai toujours écrit avec mes tripes, ce billet-là, comme tous les autres, pour Ouest-France, pour mon blog ou pour d’autres supports. Mais oui, j’aurais pu être une autre.

À Locmaria, mêmes gestes que place Saint-Corentin. On redéplie la table, on ressort la soupe et le café. On sert tout le monde.

« Si il y a R., je vous préviens, il va vouloir faire la bise aux femmes, à vous de voir. »

Il commence à pleuvoir. Je sors ma capuche. Moi, je m’en fous de la pluie. Mais je m’en fous parce que je sais que je peux l’éviter et que ce soir, je dormirai au chaud sous ma couette.

Je pose pas mal de questions à Michel. Et forcément, la question du « et après ? ».

« On est là pour apporter de la chaleur et des sourires à un instant T. Après, ce n’est pas que ça nous concerne pas, c’est que ce n’est plus de notre ressort. » C’est ça le truc, il faut savoir couper, accepter de n’être qu’un petit rouage parmi toute une machine. Savoir aussi mettre de la distance. « Parfois on apprend que untel est mort, qu’il s’est pendu… Forcément, ça nous touche, mais on ne peut pas entrer dans ce jeu. » Je sais comment je suis, j’en serai tout simplement incapable. Créer un lien avec des barrières, je ne sais pas comment on fait ça. Je ne peux me lier en petits bouts. Je donne, je prends. Entièrement. Je donne tout ou je ne donne rien pas. Je ne sais pas faire dans la demi-mesure. Et pourtant, si on veut porter ces vestes rouges, c’est une condition sine qua non. Sinon on ne tient pas longtemps. Comme ces infirmières au service chimio ou ce flic à la brigade des mineurs. Obligé de se blinder, d’être en béton armé pour avoir la force de relever l’autre. Si les deux sont mouvants, si les deux sont bancales, ça ne peut pas fonctionner.

22 h 10 – Quartier de la gare

Direction la gare.

Là, ils sont tous défoncés. Un plus que les autres. Jeune le mec. Il ne sent pas l’alcool, je n’ai pas l’impression qu’il a picolé. Encore une fois Michel m’éclaire. « Quand ils se balancent comme ça, ce n’est pas l’alcool… »

On ressort table, soupe, café, sandwichs.

Les discussions ici sont impossibles. Trop bourrés. Je pars avec deux de l’équipe faire le tour de la gare, du côté de la Sernam, pour voir si il n’y en a pas qui serait dans un petit coin. Il pleut, il fait froid et je découvre les « petites cachettes » comme ils disent, ces petits coins couverts, ces petits « trous » de souris.

Personne.

On découvre dans le hall de gare un sac à dos avec deux sacs plastiques, mais personne pour aller avec. Sacs de couchage et même portefeuille. Le chef de gare nous a dit avoir vu le gars sortir de la gare. « S’il ne revient pas, on sera obligé de mettre ses affaires dehors quand on va fermer. »

On rentre au camion, ça titube toujours. Quelques tentations d’embrouilles, mais rien de grave. Un comportement de gens carbone. Rien de plus. Rien de moins. Je continue à papoter avec Michel. Je l’aime bien. Il transpire d’empathie.

Je veux retourner voir si je trouve « l’homme aux bagages ». Michel me déconseille d’y aller seule. Je n’avais pas peur, la veste rouge comme un gilet par balle. C’est étrange d’ailleurs quand on y pense. Je me sens intouchable. Pas parce que j’ai des années de kick-boxing derrière moi, mais parce que je porte cette veste. Je me sens intouchable parce que j’ai vu le lien, j’ai vu les comportements, le respect, la politesse entre ceux qui aident et ceux qui ont besoin. J’ai l’impression qu’avec cette veste, je ne risque rien, qu’on ne peut rien me faire. Une personne vient avec moi. On fait le tour de la gare. On ne trouve personne. Et ça m’énerve. On l’a loupé. On a dû en louper d’autres d’ailleurs, je sais bien. Mais savoir qu’il y avait quelqu’un juste là, juste à côté et qu’on n’a pas pu lui filer un coup de chaud, un sac avec des trucs à bouffer, ça me fait chier. Oui, il est peut-être en train de cuver dans un coin. Ouais. Peut-être. Mais l’alcool ici s’excuse presque, ça réchauffe, ça embrume les pensées. Certes, sur l’instant. Mais des instants dehors sont des heures.

22 h 40

La maraude touche à sa fin. Nous avons croisé 38 personnes. 30 hommes, 8 femmes, quelques chiens. Personne ne m’a manqué de respect, ils ont même été plus que charmants avec moi. Pas de mots déplacés, des mots gentils même et parfois jolis. Ce qui n’est pas forcément le cas tout le temps au quotidien avec d’autres gens.

La lourdeur des vies effilochées est devenue, le temps d’une soirée, la légèreté d’un moment partagé.

Ce soir-là, j’ai été touchée par ces gens qui arrivent à tenir debout pour mieux retenir ceux qui tombent. Ce soir-là, j’ai été attristée par ces vies abîmées, accidentées, déglinguées. Ce soir, j’ai été surprise, presque déroutée, par cette bonne humeur, ces douces phrases, ces rires, jaillissants dans un environnement gris, froid et isolé. Ce soir-là, j’ai apprécié la bonté des hommes, qu’ils se trouvent d’un côté ou de l’autre du fil. Ce soir-là, j’aurais voulu être un super-héros, un Robin des bois, une fée.

Merci du fond du cœur, du fond des yeux, à Michel. Et merci à tous les autres, à ceux qui avaient la veste rouge et à ceux qui avaient des pulls blessés.

 

 

Croix-Rouge française, unité locale de Quimper, 79, avenue Jacques Le Viol, 29000 Quimper.

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7 Comments

  • Reply LaurenTech 23 janvier 2013 at 10 h 08 min

    Tu viens de me donner une grosse claque.
    Je n’ai pas de mots pour te dire à quel point je trouve ce billet superbe.

  • Reply Alessandra 23 janvier 2013 at 10 h 20 min

    Et ben moi, tu m’as fait pleurer…………

  • Reply SolangeBZH 23 janvier 2013 at 14 h 08 min

    Une vraie ladyémotion.
    la seule question que je me demande : comment fais-tu pour réussir à ntransmettre tant d’émotions ?

  • Reply Ladyblogue 23 janvier 2013 at 15 h 17 min

    Comme je l’ai dit quelque part pour une ITW, les mots sont mes armes et ma délicatesse…

  • Reply Ladyblogue 23 janvier 2013 at 15 h 18 min

    Il faut tenter de rester debout “pour mieux retenir ceux qui tombent.”… mais oui, c’est difficile.

  • Reply Ladyblogue 23 janvier 2013 at 15 h 19 min

    Je me laisse guider. Les mots s’imposent.

  • Reply jabellik 24 janvier 2013 at 17 h 30 min

    Bonjour,
    J’étais une des vestes rouges avec vous l’autre soir. Merci pour cet article qui décrit si justement ce moment. Merci pour ce profond respect des gens de la rue.

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