En passant

Une glace au coeur

17 septembre 2012

Coeur_glace_2
"Pendant toute la journée d’automne, journée fuligineuse, sombre et
muette, où les nuages pesaient lourd et bas dans le ciel, j’avais
traversé seul et à cheval une étendue de pays singulièrement lugubre, et
enfin, comme les ombres du soir approchaient, je me trouvai en vue de
la mélancolique Maison Usher. Je ne sais comment cela se fit, — mais, au
premier coup d’œil que je jetai sur le bâtiment, un sentiment
d’insupportable tristesse pénétra mon âme. Je dis insupportable, car
cette tristesse n’était nullement tempérée par une parcelle de ce
sentiment dont l’essence poétique fait presque une volupté, et dont
l’âme est généralement saisie en face des images naturelles les plus
sombres de la désolation et de la terreur. Je regardais le tableau placé
devant moi, et, rien qu’à voir la maison et la perspective
caractéristique de ce domaine, — les murs qui avaient froid, — les
fenêtres semblables à des yeux distraits, — quelques bouquets de joncs
vigoureux, — quelques troncs d’arbres blancs et dépéris, — j’éprouvais
cet entier affaissement d’âme, qui, parmi les sensations terrestres, ne
peut se mieux comparer qu’à l’arrière-rêverie
du mangeur d’opium, — à son navrant retour à la vie journalière, — à
l’horrible et lente retraite du voile. C’était une glace au cœur, un
abattement, un malaise, — une irrémédiable tristesse de pensée qu’aucun
aiguillon de l’imagination ne pouvait raviver ni pousser au grand."

[Extrait de "La chute de la maison d'Usher", Edgar Allan Poe]

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2 Comments

  • Reply Yoba 17 septembre 2012 at 11 h 05 min

    « … Hervé Joncour commença à marcher dans l’ombre que les arbres, autour de lui, découpaient dans la lumière du jour. Il ne s’arrêta que lorsque la végétation s’ouvrit soudain, un court instant, comme une fênêtre, sur le bord du sentier. On voyait un lac, une trentaine de mètres plus bas. Et sur la rive de ce lac, accroupis sur le sol, dos tourné, Hara Kei et une femme vêtue d’une robe orange, les cheveux dénoués aux épaules. A l’instant où Hervé Joncour l’aperçut, elle se retourna, lentement, un court instant, le temps de croiser son regard. … »
    [Extrait de « Soie », Alessandro Baricco]
    Puisqu’un voleur de couleurs semble être passé par là, je me permets de vous offrir cette touche d’orange…

  • Reply Ladyblogue 17 septembre 2012 at 12 h 23 min

    J'aime le orange… (merci)

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