La quille

8 décembre 2016

Je vais me lancer.

Je dois me lancer.

Je vois les autres le faire, y passer.  J’en vois qui foncent d’un pas décidé et d’autres qui tâtonnent les pieds hésitants.

Je sais bien que je fais partie d’une troisième catégorie. De ceux qui disent non à ce genre d’exercice. Pas une histoire de ne pas vouloir, non… une histoire de pas pouvoir. Comme cette fois où il fallait se laisser tomber en arrière dans les bras des autres. La fameuse bouteille.  Je n’y  étais pas allée. J’avais même regardé les autres douloureusement.

Je dois me lancer.

Le faire et avoir mal.

Le faire pour dépasser.

Le faire pour ne plus y penser.

À qui le tour ? Qui veut essayer  ?

Je lève timidement la main, je préviens à voix éteinte que je vais essayer mais que « on verra bien ». Et puis si vraiment… j’ouvrirais un œil à la sauvette. Ou deux. « On verra bien ». Essayer est déjà gigantesque.

Go.

On me pousse. Je marche. Droit devant. Vite. Étonnamment vite. Pour ne pas que la peur me rattrape. Pour lui échapper, pour que mon cerveau la fasse courir. Pour ne pas changer d’avis. Pour que l’exercice se termine le plus tôt possible. Pour le faire et puis c’est tout. Pour ne pas réfléchir. Ne pas avoir ce temps-là.

Mon corps est aussi raide que celui d’un cadavre. Mon cœur aussi essoufflé qu’un marathonien improvisé. Mes mains se serrent entre elles, une prière dessinée. On me dénoue. Je ne sais pas qui. Elles se lâchent pour se recroqueviller instantanément sur mes vêtements. Elles étranglent le tissu.

On continue à me pousser, me diriger. Je suis une quille en marbre. À chaque étreinte, mon souffle sonore fait sourire ceux qui me regardent. Je les entends, les imagine. Ils sourient de mon visage tordu, de mes sursauts excessifs. J’aurais certainement souri aussi à leur place. Comment savoir ce qu’il se passe dans l’inconnu ?

Je ne lâche rien. Je continue la bataille. Pour une fois, le combat est visible.

 

Stop. C’est fini.

Mes yeux s’ouvrent, hagards et remplis. Ça déborde sans que je ne puisse rien faire. Rien retenir. Des flots de vagues salées devant cette ronde de 12 têtes, ce collier de 24 yeux.

Le marbre s’est changé en eau.

La quille est par terre.

Seule, avec tous.

 

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