Les dix framboises

3 novembre 2016

Je ne sais pas combien de temps ça a duré. Je ne pourrais pas te dire. Je sais que j’ai fixé mes pieds longtemps. Ils m’ont fait penser à dix petites framboises. Un peu ternes dans l’ensemble et écaillée pour une. Mais des framboises tout de même. La tête baissée, elles étaient posées là. Sur fond blanc. Sous mes yeux remplis. Les framboises ne bougeaient pas. Elles restaient là où je les avais posées. Obéissantes, gorgées par cette chaleur recherchée.

Je ne sais pas combien de temps ça a duré. S’il fallait vraiment que je te le dise, je dirais de longues minutes. Longues comme ces ruissellements transparents.

Ces fils si fragiles sur mon cœur pas costaud.

Le bruit sourd du petit chauffage électrique bleu était devenu le souffle de mon moteur. Est-ce qu’un cœur est un chauffage ? Penses-tu ?

Je suis une machine sous-marine. Droite sur mes framboises. En bas. La tête noire et collante. En haut.

L’eau lave et délave. Nous espérons sortir brillants et légers comme des sous neufs. Nous ressortons trop souvent les peaux usées, le cerveau embrumé par les vapeurs, le corps ramolli par le triste constat.
L’eau ne lave pas tout. L’eau lave les peaux, les cheveux, les ongles. Les fesses, les dents, les oreilles. Le sang. Les larmes. L’eau ne lave pas le mal, les bleus, les questions, les doutes. La tristesse.

Mes doigts éclatent des bulles d’eau sur la cloison en verre. Ça dessine des traits. Chaque doigt a son chemin. Au début c’est joli. Et puis y’a de moins en moins de bulles d’eau et de plus en plus de chemins croisés. Et c’est moins joli du coup. Ça ne ressemble plus à rien. Même les chemins se mettent à pleurer. Peut-être préfèrent-ils rejoindre les framboises.

Je ferme le robinet. Les dernières gouttes terminent leur descente. J’ai ma peau de vieille. Fripée. Blanchie. Sans goût.

Je ne sais pas combien de temps ça a duré. J’aurais aimé que ça ne s’arrête pas.

 

Commentaires

You Might Also Like

No Comments

Leave a Reply