OLIVIER DUBOIS AGITE LES ESPRITS AVEC TRAGÉDIE

7 mai 2015

« Par le chant et la danse, l’homme manifeste son appartenance à une communauté supérieure : il a désappris de marcher et de parler et, dansant, il est sur le point de s’envoler dans les airs. Ses gestes disent son ensorcellement. »
[La naissance de la tragédie, Nietzsche]

choregraphe-olivier-dubois-tragedie-ladyblogueTragédie. Pièce de danse contemporaine du chorégraphe Olivier Dubois. Singularité : les danseurs dansent nus. Intégralement nus. 18 danseurs – 9 hommes et 9 femmes – nus sur scène.

J’avais envie de voir. J’étais curieuse. Curieuse de regarder ces 18 corps évoluer, bouger, se confondre sur une scène de théâtre.

J’ai dû insister auprès d’Aurélia pour avoir des places. Un spectacle particulier, loin du grand public, qui soit nous fait quitter la salle au bout d’un quart d’heure, soit nous fait applaudir sans fin. Elle avait beau me prévenir, je voulais voir. Je n’allais peut être pas aimer ? Et alors ? Ne pas aimer est un avis, un sentiment, une émotion aussi légitime qu’une autre. Je voulais voir. Je voulais voir. J’ai eu deux places.

Je ne veux jamais en « savoir plus » avant un spectacle. D’habitude, je ne vais jamais rien lire, rien voir. Mais là, en cherchant une image de la pièce pour mon invitation Facebook, je suis tombée sur une critique. Je n’ai eu le temps de lire que les 5 premières lignes. Et j’ai eu peur. Cinq premières lignes où le critique expliquait que, pendant les premières 45 minutes, les danseurs ne faisaient qu’aller et venir du fond au-devant de la scène. 45 minutes… sur 1h30…

Mais quelle idée avais-je eu de vouloir aller voir ce truc ? Danse contemporaine… J’allais y aller, c’était sûr…. Mais j’avoue que je suis partie en me disant qu’il y avait de très très grandes chances que je le regrette.

Théâtre. Siège rouge. Salle comble. Lumières qui s’éteignent. La musique commence. Assourdissante. Un boum-boum, à un rythme régulier, inlassablement. Une lumière qui crève l’obscurité, et un corps qui sort de derrière un rideau de fil noir. Le corps marche droit devant, en rythme, se retourne, et repart au fond de la scène, pour revenir. On sait que le corps est nu grâce au pitch de la pièce, mais ce n’est pas tout de suite flagrant, les ombres l’habillent.

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D’autres corps vont venir rejoindre le premier, en ligne ou à côté. Tous au même rythme, sur le fameux boum-boum robotique.

Et comme l’avait écrit le critique, pendant 45 minutes, les corps filent d’un pas direct, calculé au millimètre, sur des lignes imaginaires, imaginées, quasi réelles. Douze pas pour venir. Douze pas pour partir. Pas un de plus, pas un de moins. Des corps en alexandrins. Rien ne les perturbe. Rien ne dépasse. Tels des machines, ils suivent le tempo d’une vie toute tracée, d’une solitude blanchâtre. On aurait pu croire la nudité flagrante. Elle est ici juste évidente, tellement évidente qu’on ne la voit presque pas. Un sein, des fesses, un pénis qui ballote ont ici le même rayonnement qu’une main, que la pointe d’un pied ou qu’une tête qui se penche.

Olivier Dubois nous livre ici des êtres humains dans toute leur globalité, dans leur intemporalité, dans leur asexualité. Les corps marchent, encore et encore, encore et toujours, mécaniquement, ensemble mais individuellement.

tragedie-olivier-dubois-danse-ladyblogue (3)Jusqu’au moment où une tête se tourne vers une autre tête, où le corps prend conscience de l’autre corps. Une prise de conscience qui perturbe la machine toute entière, qui amène chacun vers la déroute, vers la folie, vers un mal physique et mental insoupçonnable. Les corps attirés, mais craintifs, reculent, refusent, tentent de reprendre leur ligne de non-vie. Tentent… mais l’attirance, la présence, la conscience de cette présence, est installée. C’est trop tard. Les corps se déchaînent, dérivent jusqu’à une transe incroyable, une énergie tendue, pour enfin se toucher du bout de la peau frôlant si furtivement que l’on se demande si cela est arrivé. Mais la peau effleure et y prend goût.

Les corps se lancent alors dans une folie, dans une orgie sexuelle collective – sans aucun contact physique  –  où chacun se libère de tout, où chacun ne bouffe que son propre plaisir, où chacun ne se donne qu’à soi.

Les femmes sont à quatre pattes, les hommes attrapent des têtes invisibles. Cette  baise collective et si individuelle fait sourire et attriste.

Les femmes deviennent des hommes, les hommes deviennent des femmes. Tour à tour, les rôles sont mélangés jusqu’à être face à des corps asexués ou, au contraire, « multisexués ». Qui est qui ? Tout le monde est tout le monde, tout le monde est personne. On est dans le chacun et le tous.

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Les corps seuls ne font alors plus qu’un dans une fusion à la fois magnifique, animal et tragique.

Les corps, les peaux brillantes de sueur, réapparaissent libérés. Les corps répondent enfin dans un souffle à la fois commun et volontaire.

La danse prend alors le dessus sur l’automatisme robotique jusqu’à une fin stroboscopique qui vous grave au fond des yeux les silhouettes entre science-fiction et réel.

Tragédie est une pièce qui ne vous lâche pas une seule seconde. Le fil est tendu du début jusqu’à la fin. Un câble métallique, vissé, entre notre respiration et la scène. Pas une seule seconde de relâche dans l’émotion et le questionnement. De sublimes tableaux très graphiques, une musique hypnotique et envoûtante à l’image d’une techno sous LSD, des danseurs qui réussissent une performance physique assez dingue… Olivier Dubois secoue les esprits. Et j’adore avoir l’esprit secoué de cette façon-là.

Une superbe soirée. Merci.

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