Mes rencontres Théâtre de Cornouaille

MA RENCONTRE AVEC VINCENT DELERM, MONSIEUR PUZZLE

30 mars 2015

Théâtre de Cornouaille. Je suis enfin assise sur mon fauteuil rouge.

Moi qui ai toujours l’habitude d’arriver en avance au théâtre, des couacs de dernière minute m’ont fait arrivée juste pile à l’heure. Je n’aime pas ça. Courir, tenter de croire que les chiffres de l’horloge de mon portable s’arrêteront par magie en les regardant toutes les 30 secondes, attraper mon billet au vol dans les mains d’Aurélia, monter six à six les escaliers et me jeter sur ma place sous les yeux de ceux qui – eux – sont installés depuis belle lurette. Je n’aime pas ça. J’aime au contraire arriver avant la majorité des spectateurs, les regarder venir, les observer, tenter d’imaginer ce qu’ils attendent de leur soirée, sentir l’ambiance de ce rendez-vous attendu.

vincent-delerm-delphine-jory-2 (1)Je suis assise sur mon fauteuil rouge. Ce soir, je suis venue voir Vincent Delerm. Je suis très curieuse de découvrir cet homme. De Delerm, je ne connais pas grand-chose, et comme un rituel, je n’ai pas voulu en savoir davantage avant ce soir. J’ai chez moi son premier et son dernier album, que j’aime beaucoup tous les deux. Je connais son talent d’écriture et sa mélancolie musicale. Je sais aussi les sarcasmes des uns et des autres. Tu vas voir Delerm ? Bonne nuit ! Tu vas voir Delerm ? N’oublie pas d’amener ta corde !

Delerm serait soporifique. Delerm serait déprimant. Pire qu’une endive à l’eau.

Je suis assise sur mon fauteuil rouge. Et j’attends de voir. D’écouter.

Les premières minutes du concert donne le ton. Vincent Delerm nous fait sourire et je comprends très vite, au fil des premières chansons, que Delerm cache bien son jeu. Cet homme, qui physiquement me fait penser à un mix élégant entre le playboy gentlemen et un Christophe Willem filiforme, n’est absolument pas le même homme que l’homme que l’on croit connaître. Les médias, et très certainement Delerm inconsciemment, ont forgé un artiste assez froid, bobo à souhait, limite ennuyeux. Devant moi, ce soir, j’ai un artiste musicien complet, un artiste délicieusement poétique et infiniment drôle. Il nous embarque dans ses petites histoires comme un acteur confirmé et juste. Il nous balade entre émotions la boule à la gorge (Haçienda, Un dimanche sans Trintignant, Modiano…) et larmes de rire (Avec la tête, La vipère du Gabon…). Vincent Delerm joue avec nous. Il arrive à nous émouvoir avec le sourire. Poésie des mots, justesse du jeu, finesse de l’humour : en cela, il me fait immédiatement penser à François Morel.

Quand on écoute Delerm chez soi ou dans sa bagnole, c’est plutôt la nostalgie, le romantisme qui l’emporte. En concert, les mêmes chansons chantées par le même homme, prennent une envergure totalement différente. Le ton et l’intention liés au live offrent aux titres comme une seconde vie, ou plutôt une seconde route.

vincent-delerm-delphine-jory-2 (2)Delerm est à son piano et joue – au premier sens du terme – ses textes à la perfection. Il y mêle un humour que je ne lui connaissais absolument pas. Avant cette soirée, un ami habitué des concerts de Delerm m’avait prévenue : tu verras, Delerm est extrêmement drôle. J’étais assez dubitative à vrai dire. Et sur le drôle, et sur le extrêmement. Mais cet ami avait raison. Delerm est drôle. Extrêmement drôle. Du Lynda Lemay un peu en lui… Un humour tendre, un humour doux qui claque. Un humour innocent aussi. Vincent Delerm joue avec les curiosités de la vie, avec ces évidences qui ne sont qu’évidences uniquement par nos visions formatées. Delerm titille délicieusement ces instants quotidiens injustement gommés par notre aveuglement grossier.

Le concert se termine, je file au bar du théâtre boire un verre de cidre avec des amis en attendant l’artiste. On m’avait prévenu : tu auras 15 minutes.

J’attends pas mal de temps. Delerm, très proche de son public (oui oui), offre une séance de dédicace de plus d’une heure. Je ne le quitte pratiquement pas des yeux. Je l’observe de loin. Ses gestes, sa façon de bouger, de signer des autographes. J’observe ses fans aussi, venus le saluer.

La file se vide, et on me présente à lui.

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On s’installe dans un petit coin pas trop éclairé. J’aime bien l’intimité des lumières hésitantes. Je commence à parler et Vincent Delerm me coupe direct. Tu n’enregistres pas la conversation ? Non, je n’enregistre pas la conversation. Je n’enregistre jamais. Toutes les rencontres que j’ai faites, de Mathieu Chédid à Fauve, en passant par Patrice Thibault ou Grand Corps Malade, je n’ai jamais rien enregistré. Et même quasi rien noté.

Je ne vis pas ces moments comme des interviews, comme un journaliste peut le faire. Je les vis comme des rencontres, des rencontres avec des gens que je ne connais pas. Tout simplement. Je n’aurais pas idée d’enregistrer une conversation avec une personne que l’on vient juste de me présenter lors d’une soirée entre amis. Et bien, là, c’est exactement la même chose. Je suis là. Vincent Delerm est là. Nous allons discuter tous les deux. Nous allons nous rencontrer. Ce qui m’importe, c’est l’échange, le ressenti, les émotions suscitées par ce rendez-vous.

Je sens Delerm étonné, presque sur la réserve. À juste titre, Delerm n’aime pas qu’on lui attribue des phrases qui ne lui correspondent pas. Mais quand je lui explique que je ne fais pas parler mes rencontres à la première personne, je le sens plus ouvert. De mon côté, cette entrée en matière m’a un peu surprise et je dois dire que j’ai du mal à embrayer. Je sais qu’il me faut habituellement un peu de temps pour me sentir tout à fait à l’aise, je sais aussi que ce genre de rendez-vous minuté m’impose l’immédiateté. Je sais à cet instant que la remarque de Delerm n’arrangera rien à mon côté Diesel.

Je lui parle directement de mon parallèle avec François Morel. Je ne suis pas surprise quand il m’explique que Morel a été la première personne qui l’a aidé dans le milieu. C’est grâce à lui que Delerm a fait ses premiers passages à la radio sur France Inter.

Morel-Delerm. Deux hommes que l’on pourrait penser très loin l’un de l’autre et qui pourtant sont de véritables jumeaux, artistiquement parlant. Si proches, que le lapsus tombera à deux reprises lors de notre conversation : par deux fois, je l’appelle Vincent Morel. J’aime bien ce lapsus en fait…

Je lui demande comment il peut y avoir un tel delta entre l’image de l’homme qu’il est sur scène et l’image de l’homme laissée par les médias. Réponse étonnante de Delerm « je crois qu’en fait c’est un truc que j’ai voulu ». Il m’explique qu’il n’entretient rien, en tous les cas consciemment, mais qu’au fond, ça lui va très bien comme ça. Aucun problème. Cela lui permet d’avoir une « vie géniale ». Une façon de vivre à fond sa vie sur scène et en même temps de protéger sa vie perso.
Une situation presque salutaire d’après lui. Si tout le monde le trouvait sympa, avenant, il serait « embêté » quotidiennement, et la vie deviendrait « horrible ». Se faire passer pour un mec chiant serait une forme de protection.

Étonnant discours mais en creusant un peu, en regardant cet homme me parler plus longtemps que prévu, en regardant ses yeux fuyants derrière ses lunettes noires, en m’amusant de ses mains hyperactives se défoulant dans sa tignasse grise, je comprends.

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(Photo : Arnaud Delrue)

Vincent Delerm se livre à chaque chanson. Ses « mots-images » nous font pénétrer dans le travelling de ses humeurs intimes. C’est pour cela que l’on accroche tant. Parce que chaque mot est une photographie de vie. Personnelle dans sa bouche, et si universelle quand elle arrive à nous. Pas si facile de se livrer autant. Si les gens aiment bien ce qu’il fait, au final, les gens aiment l’homme qu’il est. Si les gens n’aiment pas ce qu’il fait, au final, les gens n’aiment pas l’homme qu’il est. C’est la difficulté des trucs intimes, des trucs persos. Je ne peux que comprendre ça. Mes écrits ici sur ce blog ou dans mes chroniques pour Ouest-France sont dans le même registre. Parler de soi provoque l’amour ou le désamour. Il faut alors savoir rester ouvert à toute sensibilité commune ou différente et en même temps se blinder, se refermer pour se protéger. En une seconde, j’imagine mes mots sur sa musique…

On vient à deux reprises nous couper en pleine discussion. Des « fans » qui veulent des autographes ou poser des questions. Je n’ai rien contre eux, le chanteur qu’ils adorent est là, ils osent lui parler et c’est bien. Mais pour être tout à fait honnête, je n’aime pas. Je n’aime pas que l’on vienne couper net mes ressentis qui commencent tout juste à se mettre en place. Oui… je sais…

Ce soir, j’ai eu un Vincent Delerm en petits bouts. Des petits bouts de lui, tous différents des uns des autres, et tellement liés à la fois.

La rencontre se termine. Il se dirige à une table entourée de son équipe.

En fait, je ne sais pas si on peut avoir un Delerm en entier. Cet homme est une multi-palette à lui tout seul. Delerm chanteur. Delerm musicien. Delerm poète. Delerm limite humoriste. Delerm comédien. Delerm créatif. Delerm photographe. Delerm intimiste.

Parfois en couleurs, parfois en noir et blanc.

Parfois sous la pluie, parfois sous un ciel bleu.

Delerm, un puzzle où il manque toujours une pièce.

La dernière pièce est dans sa poche. Quelque part entre ses doigts.

Et, au final, c’est très bien comme ça.

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